HUMEURS

 

Le mensonge - Chronique de Bacchus sur Canal Sud - Emission Les P'tits Papiers - 2001

Le 01/12/2001

La question est de Daniel Mermet : peut-on se tromper sans se trahir ? La multitude de sens qu'on peut donner à cette question m'a donné le vertige : Peut-on se tromper sans se trahir ? Qui se cache derrière ce "se" (se tromper, se trahir) ? Puis-je ME tromper sans me trahir ? Puis-je TE tromper sans te trahir, ou sans me trahir ? Si je te mens, est-ce te tromper, est-ce parce que je t'ai trompé, ou parce que je me suis trompé ? Mentir, c'est soustraire la vérité à qui on la doit, disent les plus indulgents des philosophes, les matérialistes. Pour ce qui m'occupe aujourd'hui, je ne m'en sors pas quand même, c'est bien à toi, que j'aime, que je crois la devoir le plus, cette vérité.
Mais je vais te mentir, oui, sûrement je vais te mentir. Au moins par omission, comme on dit, pas par jeu, en tout cas, ni par plaisir. En parlant de plaisir, puisque c'est de ça qu'il s'agit, cette question de savoir si je vais dire ou pas, enjoliver ou pas, tout ou partie, ça le gâche un peu, le plaisir, celui que je prends en dehors de toi, je veux dire. Ça me pousserai presque à ne plus rien faire qui m'obligerait à te mentir. Autrement dit : ça me pousserai presque à me mentir…
Et voilà l'histoire, sans fin, sans solution, le problème qui se mord la queue à chaque fois que j'en caresse une autre.
Est-ce un pieux mensonge que de cacher cet autre pieu où nonchalamment songe un autre alangui ?
Les bonnes âmes qui veulent mon salut, les philosophes idéalistes, les plus intransigeants, me disent : pour ne pas avoir à te poser le problème du mensonge, ne te mets pas en position d'avoir à mentir ; car le mensonge, en plus, disqualifie la source du droit : on ne peut plus avoir une confiance absolue envers celui qui a menti une fois. Mais c'est quoi cette confiance, en quoi d'abord ? Fais moi confiance pour ce que je suis. Libertin, volage, parfois fidèle sans faire exprès, mais en tout cas fidèle à moi-même. Fidèle à moi-même, ça voudrait dire aussi, autant que possible, sincère…
Et je suis sincère en disant : je suis volage et je me dois et je te dois cette vérité-là. Je suis aussi sincère en disant : je t'aime et je veux t'éviter un chagrin ou une peine inutiles. Pour ce genre de raisons, d'ailleurs, on ment tout le temps, pourquoi se poser plus la question s'agissant d'amour ou même seulement de sexe ? J'exagère ? Essayez d'être une journée dans la vérité pure, vous n'aurez plus de rapports sociaux ni amicaux avant le soir. Vous avez dit aux emmerdeurs qu'ils le sont, aux importuns que vous avez autre chose à faire, à vos amis que vous préférez les consoler de leurs échecs que les féliciter de leurs réussites, à votre épicière qu'elle a grossi, à la dame que les rides ne lui vont pas, à vos collègues que vous en avez marre de manger avec eux et d'avoir des discussions stupides. Toute la journée on les fait, ces omissions, pour pouvoir continuer à vivre ensemble, et parce que je crois te devoir une plus grande vérité, parce que j'ai la faiblesse de croire, d'espérer en un hypothétique partage absolu, je mettrais en péril la relation à laquelle je tiens le plus ? Pourquoi je te dirais que j'ai couché avec tel ou telle alors que, pour préserver le quotidien, je ne te dis plus que ça m'énerve, le rideau de douche qui reste ouvert et la porte des chiottes fermée ? Parce que c'est plus important ? Pour qui, pourquoi, selon quelle norme indiscutable ?
Donc, je vais te mentir, et putain, soyons honnête, ça me coûte, ça me fait chier. Je suis en train de m'apercevoir, à mes dépens, que toute vérité est vraiment bonne à dire, si elle n'est pas bonne à entendre ; que ça me ferait une conscience vierge et pure à peu de frais, de dire voilà, je suis ça, je fais ça, à prendre ou à laisser, en bloc, démerde toi avec trente ans de vie d'un coup, ce que j'ai dit, fait, chanté. Mais moi je ne te prends pas "en bloc", y'a des bouts qui coincent, j'en laisse un peu pour demain, y'a des "malgré" qui restent en travers, des concessions et des grandes questions, dont peu à peu tu me fais grâce aussi. Alors pourquoi t'imposer un travers de plus juste pour m'en libérer. S'il y a des mensonges destinés à se soumettre l'autre, à le circonscrire, à l'éviter, à le mépriser, il y a aussi celui pour servir, celui pour épargner la peine ou la douleur. En soi, le mensonge n'est qu'un instrument, un outil pour soustraire ou dissimuler la vérité, reste à éclaircir la cause qu'il sert, cet instrument. Tel un couteau, beurrera-t-il la tartine de la réconciliation matinale, ou se plantera-t-il dans la nuque ployée et chérie ?
Je ne dirai donc pas tout, je garderai ma part d'omission comme chacun, il serait sans doute illusoire de croire qu'on peut connaître tout à fait quelque autre sans souffrir.
Et toi, toi tu devineras que je ne dis pas tout et tu sauras aussi faire comme si pas, parce que c'est mieux comme ça.
Et on continue. Je t'aime, je te mens, un peu, un peu moins, on verra bien.
P.S. : Aucune vérité, ou presque, aucun mensonge, ou si peu, ne sont absolus. Hier, ou demain, j'aurais pu te faire un topo tout aussi sincère et au moins aussi convaincant en disant le contraire : oui, je te dirai tout, jusqu'au moindre tréfonds de moi, de mes actes affirmés à mes doutes récurrents. Je te raconterai mes petites faiblesses et mes petits grands écarts, et je ne veux à mes côtés que quelqu'un qui puisse au moins les entendre sinon les accepter, et quelqu'un qui puisse tout me livrer de lui aussi, sans que je ne m'enfuie. J'aurais pu dire : je t'aime en entier si tu m'aimes en entier, je ne te trompe pas, tu ne me trahis pas, seulement j'ai une vie, tu en as une, et même si elles se croisent beaucoup, y'a des restes. Ouais, j'aurais pu. Mais c'est plus risqué, et j'en avais un peu marre d'être tout libre mais tout seul. Alors je mens, un peu, un peu moins, on verra bien. Je t'aime. Et on continue.
Nicolas BACCHUS
Source et aide logistique pour certains exemples :
Michel ONFRAY : Antimanuel de Philosophie ; Bréal, 2001.