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CHANSON : UN AIR DE NOUVEAUTE (Dossier complet)

Politis - Le 17 juin 2004
Au mois de juin, en prélude à la fête de la musique, l’hebdomadaire Politis a fait paraître, dans son numéro 806, sous la plume pertinente et subtile de David Langlois-Mallet, un dossier consacré à la jeune scène de la chanson. C'est avec l'aimable autorisation de la publication que nous reproduisons ici ce dossier auquel L'art-scène a eu la joie de collaborer. Une émission de radio réalisée par Politis et la CNRL, consacrée à la jeune scène chanson, a suivi la parution du dossier. Retrouvez le lien de cette émission en bas de page.
Vous pouvez trouver ce dossier complet, mis en page, et avec les photos, sur le site http://www.lartscene.com
rubrique "la scène", sous-rubrique "reflet alternatif"


UN AIR DE NOUVEAUTE
Un dossier réalisé par David Langlois-Mallet
La chanson politique n’existe pratiquement plus. Les textes saignants d’un Brassens ou d’un Renaud appartiennent à l’histoire. Pourtant, à l’écart des succès commerciaux, une jeune scène émerge, qui témoigne à sa façon d’un engagement : celui d’une écriture exigeante, souvent poétique, reliée aux évolutions de la société et proche de son public. Rencontre avec Agnès Bihl, Wladimir Anselme, Nicolas Bacchus et autres troubadours modernes.
Que se passe-t-il pour que cette chanson, qu’on disait ringarde et moribonde, connaisse cette floraison exceptionnelle ? On ne parle pas ici du son des radios commerciales, ni de l’art bourgeois (Delerm, Bruni, Balibar…) qu’on nous impose en boucle sur les radios publiques. Mais d’artistes à l’expression plus puissante, s’ils sont moins connus. Des artistes qui savent nous remuer avec des émotions neuves qui ne tournent pas autour de leur nombril, mais nous parlent de notre commune vie. Nous en avons choisi et rencontré une dizaine, pris dans cette famille que le site www.lartscene.com s’est amusé à définir comme « alternative » ou « pour adultes consentants ». Parce qu’ils apportent du sens, de la tendresse, des idées, qu’ils nous font réfléchir, nous donnent envie de lire et de créer, nous aussi.


« J’ai l’impression qu’avec Internet, les gens se réécrivent et du coup attachent plus d’importance à la chanson, à la poésie et au sens, remarque le chanteur Polo, la scène reprend le pas sur le disque. » Internet, cauchemar des maisons de disques, voilà un nouvel Eldorado pour la chanson autoproduite. Chaque amateur ou artiste y animant à peu de frais un petit réseau de supporters. Comme le dit Bacchus, « cette multitude d’artistes trouve sa légitimité dans le fait qu’elle va plaire à un public moins large, mais que ceux qui seront touchés, le seront vraiment ». Un public qui ne demande pas à celui qu’il applaudit de lui faire rêver d’une vie de star inaccessible, mais plus de proximité : la tribu a son artiste à elle, celui qui lui parle de son monde, celui qui la touche, mais aussi qu’elle peut toucher après le concert… et à qui, en échange, elle donnera un coup de main pour monter un concert ou son site Internet. Grâce à elle, l’artiste (qui se démène), peut tenir le coup. Une précarité de génération, subie et voulue à la fois comme le suggère Babix : « Je suis partisan de l’autoproduction comme de l’autodérision. C’est mieux que de confier son truc à des mecs qui cinq ans auparavant vendaient des cravates et de l’eau de Cologne. Et puis, l’important, c’est de se regrouper, de créer des liens. » Quelque chose entre « une vie rêvée », comme le dit Polo et la survie, comme le dit Sabine Drabowitch : « On survit. C’est nous qui allons chercher les salles, coller les affiches, voir les journalistes, on fait tout complètement seul. Cela prend beaucoup de temps et d’énergie, alors qu’on a cette soif de prendre son stylo. Le disque, c’est comme le bac, cela ne sert à rien seul, mais c’est obligatoire. Comme le dit Travis, “il est grand temps que notre création s’ébruite !” » Un Travis Burki, alias Ü, toujours un peu visionnaire, qui voit une « mutation de la consommation de chanson qui permet à des artistes qui étaient dans une marge poétique et politique de se faire progressivement apprécier d’un plus large public. Un public de plus en plus cultivé. »


Cette jeune scène alternative, c’est une fratrie. Venus de Toulouse comme Bacchus ou de Lille comme Lantoine, ils se sont croisés parfois à Ivry, aux ateliers d’écriture d’un grand de la chanson, (mal) tombé au cœur des années maigres, Allain Leprest. Parfois dans deux bars à chanson, l’Ailleurs, fermé depuis mais qui a impulsé le renouveau des cafés-concerts, et Le Limonaire, sur les grands boulevards, à qui ils doivent le lien avec la tradition. Nourris de Brassens, Brel, Renaud, tous se sentent « très redevables » à ce que Sabine Drabowitch nomme « un héritage merveilleux » viatique pour pratiquer ce métier fraternel dont Lantoine parle, comme toujours, bien joliment : « Le but, c’est de rencontrer des gens, moi, je ne suis pas un amoureux des mots, je suis un amoureux des gens. J’ai un boulot de divertisseur de gens, c’est un beau métier, il ne faut ni chercher l’exploit, ni chercher à plaire. C’est un boulot de chapardeur, on vole des trucs aux gens, mais on ne les leur prend pas longtemps, on leur rend ! » Comme les autres, il avoue prendre le même plaisir aux grandes salles pleines que lorsque vingt personnes le suivaient dans les bars. « Je ne cours après rien d’autre que ce que je fais là. Il y a des fois ou l’on peut se retrouver coupé de son public si l’on est trop médiatisé. Et puis il y a une vraie fraternité, une solidarité entre les gens qui font le boulot, on se file des coups de patte, on essaye de se mélanger les publics, c’est un vrai plaisir. » Sur des airs que vous ne connaissez pas encore, revoilà un thème ancien mais bien nécessaire à notre époque : les copains d’abord !


A rebours des idées courantes sur l’époque, ou des clichés sur les jeunes, la poésie représente l’axe de création le plus fort de cette chanson alternative. Une poésie sociale qui prend à pleine rimes la vie quotidienne, sur une gamme qui va d’une solide tradition littéraire à la spontanéité popu, sans perdre le sens de l’auto-dérision. L’écriture est esthéte et un brin dandy chez Travis, d’une grâce onirique et pleine d’élan dans les texte d’Anselme, sensuelle et terrienne dans les chansons de Polo, féminine, rêveuse et confiante pour Sabine Drabowitch, une émotion se fait entêtante pour Babix, enfantine caressante et fragile chez Agnès Bihl, pour exploser dans l’innocence des « chansons pas chantées » de Loïc Lantoine. Si Travis Burki revendique aussi la poésie « comme capacité d’adolescence, une espèce de mal de vivre un peu imberbe ». Babix, y voit « cette dimension d’utopie nécessaire, comme en politique… sinon on passe au FN ».


Pourtant, on ne peut s'empêcher de constater que cette jeune scène paraît moins à l’aise dans la chanson politique que dans la chanson de vie quotidienne, les histoires de relations de couple, qui ont remplacé la chanson d'amour. Ceux dont les tours de chants se construisent autour de l’agitation d’idées, héritiers revendiqués de 1968, comme Agnès Bihl ou Nicolas Bacchus, ne se débinent pas. « Mettre en mot les choses politiques devient difficile, reconnaît Bacchus. On ne peut plus chanter, comme à une époque, c’est malheureux le malheur, la guerre c’est mal, ou même taper sur les flics, comme Brassens dans Hécatombe. Certaines personnes n’ont plus de repères et ne font plus la différence entre une chanson et la réalité. On demande au chanteur d’être responsable. Il doit répondre à des exigences contradictoires, ne pas prendre les gens pour des cons et donner les clefs pour qu’il n’y ait pas d’équivoque. » Agnès Bihl préfère parler de ses « chansons de colère, sorte de chansons d’amour vues de l’autre côté, comme Merci papa merci maman, mais, pour les écrire, je pense à des gamins qui n’habitent pas dans mon micromonde, c’est un sentiment qui vient de plus loin ». Mais le pouvoir corrosif de leurs chansons pâtit aussi du verrouillage médiatique. Si l’Enceinte vierge d’Agnès Bihl ou les allégories homo de Bacchus passaient à la télévision aux heures de grande écoute, plutôt que dans une petite salle toute acquise, on imagine le tollé…
Les chanteurs les plus nourris de poésie trouvent dans le quotidien une grande force d’évocation. « Je trouve plus efficace de faire passer un message humain, donc politique, estime Wladimir Anselme, comme dans la chanson de Lantoine, Imagine si Magyd s’en va, et nos rêves, qui les boira ? On a tout regardé mon grand frère sans papiers, on a rêvé tous les mélanges, je n’aurais jamais parié qu’un jour on t’dirait qu’tu déranges. » La poétique Sabine Drabovitch partage ce point de vue : « Quand on regarde les textes de Wladimir ou Travis on sent un souffle de questionnement de la société : qu’est-ce qu’on fait ? Où on va ? Comment on se rallie à quelque chose ? Mais aujourd’hui on n’a pas les cartes en main pour écrire une vraie chanson politique, alors on l’aborde par le quotidien ou par le surréalisme. ». Travis Burki répond ainsi à la question : « Nous avons hérité des choses extrêmement fortes des générations précédentes. Pour cette raison, nous ne pouvons rien faire d’autre qu’être une génération qui parle d’elle-même. Nous sommes des aèdes de transition… » Une génération a repris la chanson pour se construire ses représentations du monde, mais reste consciente qu’elle n’a pas vécu de moments historiques assez forts pour créer ses mythes politiques. À moins qu’à l’image d’un Thomas Pitiot, connu comme le loup blanc tout au long de sa ligne de tramway du 93, elle ne pousse ses idées au bout. Celui-ci, sacré personnage, non content de relier, dans sa musique, l’héritage classique de la chanson et la culture métissée des banlieues, a poussé jusqu’à être élu (PC) son engagement de griot politique. « J’ai besoin de vivre ma démarche d’autoproduction, mes engagements associatifs et politiques pour avoir quelque chose à dire », dit-il. Vivons-nous le temps des