Presse

 

"Souffler le chaud et le froid" (Interview)

www.parler-de-sa-vie.net - Le 03 decembre 2004
Entretien enregistré le 30 octobre 2004 à Paris
Parler d'sa vie, le 3 décembre 2004
[site ultra complet d'un fou de Goldman qui aime aussi d'autres chanteurs, si si]
Retranscription de Anne-Caroline, Christine Artus, Denis Desmarest, Marjolaine Ferré, Jean-Michel Fontaine, Stéphanie Morel
Propos recueillis par Jean-Michel Fontaine
Petit cadeau en exclusivité pour les visiteurs de "Parler d'sa vie"
[version Goldman du Petit Ane Gris]

Bonjour Nicolas Bacchus !
Bonjour Monsieur Jean-Michel !
On te compare souvent à Vincent Delerm et à Bénabar…
Ah bon, qui ça ? Qui a osé ?
Plein, plein de gens, des millions de gens te comparent avec Vincent Delerm et Benabar [rires], avec lesquels tu partages le sens du texte et un humour souvent corrosifs, mais tes chansons ont une dimension d'engagement politique et social que les leurs n'ont pas, et que l'on pourrait retrouver chez un Jean Ferrat, par exemple. Comment définirais-tu ton style musical ?
Le style musical ou bien les paroles ?… eh bien, on peut faire effectivement moins daté années 70 que Jean Ferrat, et un peu plus impliqué dans la vraie vie que Vincent Delerm, mais après je ne sais pas si le croisement improbable d'un Jean Ferrat avec un Bénabar ou un Vincent Delerm donnerait un Nicolas Bacchus, je ne sais pas ! Il faudrait essayer avec des manipulations génétiques ce que ça pourrait donner. Définir, c'est difficile, j'ai essayé de faire la synthèse : j'ai été élevé à plusieurs choses : d'un côté avec du café théâtre, Font et Val, des gens qui sont vraiment dans la contestation, dans le chansonnier, et puis avec de l'autre côté des Brel, ou d'autres chansons plus écrites, plus poétiques. Moi, ce que j'aime sur scène, c'est mélanger les genres, souffler le chaud et le froid, et essayer de cueillir les gens après avoir dit une grosse blague, faire quelque chose de plus prenant, et j'essaie de faire ce mélange là. Par contre, pour Bénabar, sur scène, il montre autre chose, il envoie des petites piques plus politiques. C'est vrai que ça ne se voit pas trop dans les albums… Ce sont quand même des gens qui savent ce qui se passe autour d'eux. C'est plus dur de le montrer maintenant pour les gens qui font de la chanson actuellement et moi-même, pour écrire des chansons politiques, j'avais moins de mal il y a dix ans que maintenant, parce que les gens n'ont plus de culture historique et politique qui leur permet de voir d'emblée de quoi on parle. Il faudrait faire une introduction de dix minutes pour savoir de quoi on parle. Et après avoir dit les choses, tout le monde est tellement ancré sur ses particularismes ou identités qu'il faudrait encore dix minutes derrière pour bien expliciter, en disant, "j'ai voulu dire ça et pas ça", et ça passe en dehors du format chanson. Avant, c'était facile de faire un raccourci, de dire en trois mots quelque chose et là, ça devient plus du format de l'éditorial et de la précision sémantique que du format de la chanson et du raccourci. C'est pas seulement qu'on est plus ou moins d'un côté, mais ça devient difficile de faire simple !
Tu te rapprocherais plus de Desproges et de Bedos, quelque part…
Je m'aperçois de la tendance, que mes chansons parlent moins politique mais le baratin en parle plus, mais le côté impliqué – on va dire - est plus dans le baratin, dans les petits sketches entre les chansons qui permettent de plus développer que dans les chansons, car la chanson est un format court. Bon, après, ce sont mes idoles ! Dans le genre one-man-show, Desproges, Bedos, j'en suis loin. Mais c'est vrai que les thèmes se rapprochent plus de ce format là.
Pour mieux comprendre la conception que tu te fais de ton métier, je te propose que l'on écoute tout de suite "Vie privée", un monologue qui te permet de te présenter.
[ Vie privée ]
Dans "Vie privée", tu défends les thèmes qui te tiennent à cœur, que tu évoques dans tes chansons. J'en ai dénombré quatre :
- Les amours déçues (avec "Sens unique" ou la "Chanson de l'ami").
- La société actuelle, l'actualité (par exemple "Coupe d'immondes", "Les sans-papiers", "Les Restos").
- Un certain décalage que tu peux avoir vis-à-vis de la société (par exemple "Ma p'tite vie" ou "La cerise sur le gâteau").
- L'homosexualité, que tu évoques dans "Eva", "Ton fils", "Sale pédé" ou "Cayenne".
Ce qui me frappe, c'est que les chansons que tu as écrites sur le thème des amours déçues s'adressent vraiment à tout le monde. Est-ce une volonté de ta part de ne pas adresser ces chansons uniquement à un public homosexuel, ou est-ce une manière de démontrer que la souffrance en amour est la même, quelle que soit son orientation sexuelle ?

Au départ, ce n’est pas forcément voulu, c'est-à-dire qu’il y a des chansons que j’écris comme ça vient et si ça s’adresse à un mec, et bien voilà ! Après, effectivement, il y a la "Chanson de l’ami" ou d’autres, où c’est dommage, à cet endroit là, ça oriente complètement le truc et où j’essaie de gommer ça pour que ça devienne unisexe et où c’est appropriable par tout le monde. Et en même temps c’est une erreur parce que même une chanson comme "Ton fils dort avec moi" touche autant les hétéros que les homos, alors qu’elle parle vraiment de la rencontre entre deux gars, présentée comme une banale rencontre d’histoire d’amour. A un moment, on se rend compte que c’est avec un deuxième gars. Mais il y en a certaines où je travaille sur cette ambiguïté là et sur le fait que ça peut être appropriable sans déformation par tout le monde. Parce que c’est un peu énervant par exemple de voir des gars ou des filles changer les paroles des chansons. Moi, je ne supporte pas les gens qui adaptent les chansons en féminisant ou masculinisant les trucs comme Bruel sur "Mon amant de Saint Jean". Qu’est ce qu’il a besoin d’aller dire, "elle l’aimait tant, son amant de Saint Jean" ?! Putain, t’es chanteur, tu prends un personnage ! Ton personnage, ça peut être une fille sans qu’on soupçonne que tu es pédé ou que tu n’as plus de couilles ! Tu es un personnage, tu joues un truc ! Je vois pas pourquoi Bruel ne pourrait pas jouer une nana qui dit "moi qui l’aimais tant, mon amant de Saint-Jean". Donc, pour éviter que ça arrive à mes chansons, il y en a qui sont unisexes et qui sont chantables sans rien déformer par un mec ou par une fille et s’adressant pour les deux, soit un mec, soit une fille. Bon, après, ce n’est pas aussi systématique que ça. J’y pense quand j’écris, à un certain moment, pour qu’il reste un équilibre dans le spectacle. Je ne cherche pas à attirer un public homosexuel, ni un public militant gauchiste, ni un public de sketches (enfin, des gens qui viennent voir un bateleur ou un mec qui fait des revues de presse). Simplement, tous ces thèmes et toutes ces choses font partie de mon spectacle et je ne veux pas être que le chanteur de ceci ou de cela, mais aussi celui de ceci et de cela. Et pour l’instant, ça marche bien, quand même. Les gens s’y retrouvent, qu’ils soient directement visés ou un peu en dehors ou qu’ils soient juste amateurs de spectacles ou de chansons
Je te propose qu'on écoute la chanson de l'ami.
[ Chanson de l'ami ]
On va continuer sur les amours déçues.
On va pleurer ce matin ! [rires]
Tu rends un très bel hommage à Gainsbourg avec "La petite nuance". Quelles sont tes influences musicales ?
A la base, dans le côté provoc, c’est Font et Val et puis Renaud parce que le premier album, je devais avoir trois ans et depuis j’ai été biberonné à ça et il n’y en a pas eu un de loupé, on le retrouvait à la maison dans les jours qui suivaient sa sortie. D’un autre côté, il y a eu Brel et puis Brassens et Souchon et voilà. Beaucoup plus tard, Richard Desjardins, mais bon, là, j’avais déjà commencé à écrire des chansons. C’est cette famille là, entre la chanson libertaire, on va dire, et les espèces d’icônes, les idoles qu’on ne peut pas toucher et qui font toujours un point de référence utile quand on écrit des chansons : sinon, c’est facile, quand tu n’y connais rien, d’écrire un truc et de te dire, "tiens, c’est bien ce que j’ai fait !" et d’aller emmerder les gens avec. C’est vachement plus dur de sortir un truc quand tu connais ce qui a été fait avant et par des gens qui n’écrivaient pas n’importe comment. C'est-à-dire que ça te permet de relativiser un peu, et de se dire "bon, celle la, je vais pas la sortir tout de suite. Je vais attendre de savoir mieux écrire".
[ La petite nuance ]
Tu as à ton actif deux albums : un premier album en studio, "Coupe d'immondes", sorti en 1999, et un album enregistré en public à Toulouse en 2002, "Balades pour enfants louches". Pourquoi ce choix de présenter des chansons inédites directement sous la forme d'un live ?
Bon, le deuxième album, c’était le moment ! Et puis je voulais montrer une autre facette que l’album studio où l'on avait invité des musiciens vraiment pour chaque chanson, donc il n’y avait pas vraiment d’unité musicale. Là, on a monté un groupe exprès et qui donne cette unité à l’album, c'est-à-dire qu’il y a toujours les mêmes instruments, les mêmes formations sur tout l’album, contrairement à des albums studio où l'on invite un tel sur telle chanson, un tel sur telle autre. Et puis pour donner aussi la dimension scène, parce que les baratins pour moi c’était important, les présentations de chansons, l’articulation… J’avais montré les chansons toutes crues, j’avais envie de montrer les chansons enchaînées, et puis, disons, dans une suite logique et avec ce qu’on pouvait mettre autour, avec l’emballage qu’on pouvait mettre autour et les réactions des gens. Justement, ça permettait de pouvoir mettre des chansons qui n’auraient jamais pu avoir leur place sur un disque, comme "Le petit âne gris" par exemple, ou "Josy", des trucs qui ne marchent… qui sont des chansons de scène, quoi ! Et en même temps qui ont quand même pour moi un intérêt. Puis elles avaient leur place sur un dis