Presse

 

Bacchus, avec mention (chronique album)

La Marseillaise - Le 23 decembre 2010


Le "petit public", celui, curieux, qui va voir ailleurs que là où on lui dit de faire, loin des brailleurs du Vaucluse et des mozart-opéras-roquets, ce public-là le sait déjà, et depuis plus d'une décennie : parmi la poignée de chanteurs qui persistent à faire marcher leur cerveau, Nicolas Bacchus s’impose par son opiniâtreté à ne jamais rendre les armes, par son entêtement à passer sans cesse du rouge au vert (et sans qu’on l’orange…), mais aussi du rose aux épines, et notamment de la prose à la pine.

Après A table, la précédente saillie de l’impertinent percutant, La verVe et la joie est une belle occasion de remettre le couvert. Au menu de ces nouvelles agapes, comme le titre contrepétant l’indique, une grosse heure de mots, d’humour, de chair et d’organe, de clins d'yeux et de coups de rein, via 16 morceaux de choix, au fil desquels le bonhomme fait la preuve de son attachement à la camaraderie tous azimuts, sans œillères de genre, d’âge ou de préférences sexuelles. Seule exigence, le talent, qu’il soit dans la plume (Thomas Pitiot, Erwan Temple, Manu Galure, Dany Rodriguez, Lucas Rocher...) ou dans le toucher (le pianiste jazz prodige Giovanni Mirabassi, les cordes folles de Sylvain Rabourdin, les hautes basses de Brahim Haiouani, l'harmoniciste Michel Herblin...), sans oublier le coup de crayon du malpoli Piérick Rouquette et l'oreille ingénieuse de Sylvain Mercier, responsable, entre autres, de l'enregistrement de la bien-nommée superbe de Biolay.

Après Juliette et une poignante Enquête préliminaire, Bacchus récidive avec une autre diva du mot, Anne Sylvestre, Cousine de combat, un même feu dans les prunelles pour deux générations d'enragés engagés. La rage, aussi, mais dans un jubilatoire plan à quatre avec Agnès Bihl, Sarcloret et Patrick Font ; l'ex-complice d'un Val qui a mal tourné en plongeant dans des ondes publiques et pourtant troubles, est parti en quête d'une Identité nationale exécrée, détournant le Métèque de Moustaki pour le plonger dans l'hexagone puant de Jean-Pierre Pernod ; un écho détourné au titre d'ouverture, signé Pitiot dans un registre carrément rock: Les gens de mon pays, diatribe anti-paranoïa qui confronte enfants de l'apathie et retour de la tyrannie.

Du détourneur du Petit âne gris, les fanas des décalages invraisemblables goûteront la Sanson du bizoutier (poil sur la langue inclus) ou Ta mère me veut pour gendre, cruelle et salace ("moi qui pleurais sur les cœurs autant qu'sur les oignons"), mais aussi l'exercice en "ite" et en "ah" de Ce que je sais de moi, où forniquent allègrement anges et démons qui l''habitent... Quant aux gastronomes pour culottes courtes, ils apprendront par cœur la recette du Filet mignon. Du tournedos à l'entrecôte, le carnassier Bacchus enfonce aussi quelques pieux et ses canines acérées en détournant une vampirique série télé (Trouble ode) avec Yoann Ortega. Il remet sur le trottoir La Pierrette à Pigalle, légionnaire en bas de soie croqué par le mythique Dimey. Et vire même SM dans Grasse matinée, quitte à s'agacer l'articulation...

Alors, sus à Bacchus ? Pas si vite : après "ceci est ton sang", l'assoiffé se ressource à l'ombre d'une Fontaine généreuse, déclare son désir unique (certes, Les uniques affichent le pluriel, et restent toujours sur le fil d'une allusion grivoise), prend un bain de poésie et de mystère Derrière l'embarcadère. La viande est parfois bleue, mais les bleus, chez Bacchus, sont aussi à l'âme. La Fin du bal de Vissotski (dans la sublime adaptation de Maxime Le Forestier), les doux-amers Jours plus gais qui s'enflamment en rose sous la plume de Pitiot, le flash-back d'Après toi, qui pince sans rire: non, Bacchus n'a pas qu'une facette, et ses rictus ne sont pas que sardoniques...

Bilan : une heure de verve et de joie, qui ne devrait pas attirer l'attention de la cruche Lumbroso confite dans d'ânonants chabadas, ni même, sauf habile entremise, le propulser sur le canapé pourtant rouge de l'abbé Drucker. Qu'importe : le "petit public" devrait répondre à l'appel, et à la pelle, de cette langue qui ne fourche pas...


Denis Bonneville