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Entretien avec un pilier de la chanson

Blog "Culture et Chanson" - Le 25 mai 2012

Nous avions déjà parlé de lui sur ce blog. Nous n'attendions qu'une chose : une interview. C'est enfin chose faite, Bacchus (Nicolas) nous parle de lui, de son métier, tout simplement des gens. Je ne cache pas mon émotion de retranscrire ses propos sur ce modeste blog. Il montre, à l'instar d'Allain Leprest ou d'Anne Sylvestre que d'autres voies sont possibles. Il ne se contente pas non plus de faire de la chanson française stricte, il touche différents styles, qualité d'écriture et qualité musicale étant au rendez-vous. Enfin, c'est l'un de nos derniers chanteurs 'subversifs' de ces dernières années (pas autant que Costes qui s'est mis au clavier, si, si, moins tourmenté qu'Halexander), au ton bien plus aiguisé que 10.000 sexion d'assauts. Enfin, c'est avec gravité et aussi soulagement que je retranscris le propos d'un artiste lucide sur la peur de l'autre, véritable plaie dans le milieu artistique (à l'image finalement de la société). Il a tapé dans la foumilière de l'aveuglement de bonne conscience. Cet aveuglement qui consisterait à nous faire croire que chez les artistes, on est ouvert...non, non, non. Le machisme (qui a expliqué les barrières auxquelles fit face Anne Sylvestre, ou de nos jours Clémence Savelli, jugée trop blonde pour être qualifiée de chanteuse sérieuse), le racisme (concret ou larvé) et l'homophobie sont de véritables plaies dans le monde culturel, notamment dans la chanson française, où pullullent des réacs, de gauche, extrême-gauche, peut-être, de droite, extrême-droite, peut-être mais réacs quand même. Mais Bacchus est là, encore et toujours là, comme la mauvaise herbe et c'est une très bonne chose. On n'a alors qu'un souhait : que cela dure!!!!

Luc Melmont pour
"Culture et Chanson"

 

  1. Bonjour Nicolas Bacchus, merci de nous accorder cet entretien...pourquoi un nouvel album ?

Pourquoi pas ? "La verVe et la Joie" sort 5 ans et demi après "A Table", c'est déjà assez long entre deux albums, il y avait donc la matière. L'envie revenue aussi, après une période plus difficile… mais pendant laquelle je n'ai pas pour autant rien fait : la production m'a pris pas mal de temps et d'énergie, et les deux albums de Manu Galure, ses tournées et celles de Sarclo, Fromet, le dernier album de Thibaut Derien, ne m'ont pas vraiment semblé des pertes de temps !

Quant au fait de sortir un album en public un an après ("Devant tout le monde", avec quasi les mêmes chansons, quelques anciennes et quelques inédits), d'une part j'ai toujours tenu au côté scénique de l'affaire, d'autre part j'ai plus de mal à écrire aujourd'hui des chansons politiques, "engagées", à cause du brouillage de langage qui s'est opéré récemment : la chanson doit dire en peu de mots, faire des raccourcis, et j'aime bien être compris sans équivoque dans ces domaines, or la droite "décomplexée" a récupéré pas mal de termes ces derniers temps, qui ne sonnent plus pareil. Quand tu vois que "réactionnaire" veut dire "gauchiste" pour certains, tu crois rêver… Et c'est pas possible de devoir faire une explication de texte ou une leçon de mémoire politique à chaque mot. Du coup je garde plus ce côté-là pour les interventions parlées entre les chansons, d'où aussi l'envie de refaire un album en public pour pouvoir exprimer ça "devant tout le monde" ! 

 

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2- Pourquoi des duos ?


Pourquoi pas ? Les duos avec Toulis et Juliette m'avaient plu dans l'album précédent, celui-là a été écrit sur mesure pour Anne Sylvestre, toujours par Erwan Temple, qui m'a encore une fois étonné par sa capacité à se mettre dans la peau de chaque personnage, à écrire un texte à la fois hyper référencé, érudit et immédiatement accessible. Quant aux participations de Patrick Font, Sarclo et Agnès Bihl sur le texte parodique de Font "Identité Nationale", c'était pour accentuer la blague en réunissant quelques iconoclastes notoires !

Au-delà de ça, et du coup ça concerne aussi les invitation et duos avec des musiciens ou des groupes, ils font partie d'une "famille" que j'aime bien faire participer d'album en album (Debout sur le Zinc, les Pistons Flingueurs, Toulis et bien d'autres étaient sur le précédent, "A Table"), pour présenter quelque chose d'un peu plus abouti que ce qu'on fait à l'occasion sur scène, quand on se croise pour un festival ou un soir, vite fait après une ou deux répétitions. 

 

 

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3- Si je vous dis que vous êtes l'un des auteurs de chansons les plus talentueux de ces dix dernières années dans le petit monde de la chanson, vous le prenez comment ?
 

Pourquoi pas ? Si c'est votre avis, je le prends pour un compliment, mais personnellement j'en connais quelques autres admirables à côté desquels je me sens assez petit, admiratif en tout cas !

4- Quel regard portez-vous sur le monde de la chanson ? Le monde du disque ?

Vaste question… (en plus, je ne peux pas continuer à répondre "Pourquoi pas ?" !) 
J'ai l'impression que ce n'est pas très différent d'autres "mondes" : il y a les officiels, ceux qui "tiennent" le haut du pavé ou la décision de ce qu'il faut faire ou écouter à tel ou tel moment, mais il y a une vie à côté de ça, une autre créativité à côté de l'officielle (qui a aussi ses bons côtés et ses découvertes), c'est vivant, ça bouge. On a toujours dit que c'était difficile, oui, d'accord, ça l'est encore, plus, moins, je ne sais pas, différemment en tout cas. Mais ça reste quelque chose qu'on fait par choix, et ce luxe là de choisir ses galères, de les assumer seul, est irremplaçable. Quand on se dit que c'est dur, une seule solution, se demander si NE PAS faire ça serait moins dur. Et là, le choix est vite fait. Cela dit, c'est pas une raison, pour nous de se contenter des miettes, pour les autres de nous mettre des bâtons dans les roues !

Pour le disque, moi j'aime encore ça, acheter, déballer, écouter, toucher un disque, explorer sa pochette, on est quelques-uns, d'autres modes d'écoute, d'achat ou de partage existent à côté, je n'ai ni l'impression ni l'envie que ce soit la guerre, c'est juste une évolution parmi d'autres et j'ai l'impression que là aussi, on est quelques-uns à pouvoir et vouloir s'y adapter, accompagner ça en se demandant ce que ça va nous apporter de neuf plutôt qu'en se lamentant sur ce que ça arrache au "bon vieux temps"… qui n'est pas si vieux et n'était pas forcément si bon !

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5- L'homophobie, vous connaissez ?

Oui, je vous la présente ? Elle est peu fréquentable, récemment "interdite" par la loi au même titre que d'autres racismes, mais comme eux elle s'exprime quand même par d'autres biais, c'est dur de légiférer sur des idées, des ressentis, des peurs, des siècles d'ignorance ou de rejet, même si ça part de bonnes intentions et si ça aide les victimes, ce qui est déjà bien. Mais l'expression de ce qui reste n'en est que plus pesante, rampante, insidieuse, et d'autant plus difficile à combattre qu'elle ne peut plus se nommer.

Je croyais être assez à l'abri de tout ça dans ce milieu si ouvert et progressiste de la musique. N'étant pas prompt à crier au loup (à l'homophobie en l'occurrence) toutes les deux minutes, réservant ça à ses manifestations les plus évidentes (violences physiques, humiliations, déclarations politiques des Vanneste et compagnie), j'ai mis un moment à me rendre à l'évidence que parfois il ne restait que ça pour expliquer quelques mises à l'écart assez systématiques.

Il a fallu un moment parce que d'abord tu te demandes si ce que tu fais est si nul. Sincèrement. Alors tu demandes (j'ai vraiment fait ça !) et tu regardes autour de toi la "famille" qui t'entoure et se commet sans honte avec toi, voire même apprécie ce que tu fais et te soutient, de Gérard Morel à Thomas Pitiot, de Juliette à Sarclo, d'Agnès Bihl à Buhler, de Toulis à Anne Sylvestre. Bon, tu te dis que, au moins, qu'on aime ou pas, tu es dans une famille que tu as choisie et qui a l'air de te reconnaître. Ces gens-là sont pourtant programmés ici et là, et tu y envoies tes disques et invites les programmateurs. Tu cherches donc ailleurs. C'est pas trop cher non plus, tu as même tendance à brader, à ne pas avoir le sens des affaires. Tu te demandes pourquoi tu n'es pas "présentable", multipliant les expérience après les spectacles de "moi j'adore mais mon public est pas prêt, ma mairie va pas aimer, mon diocèse va critiquer"… ça devient un leitmotiv pour moi : la conséquence est de ne quasi jamais pouvoir chanter dans les lieux faits pour ça, tenus (le terme est choisi) par des gens faits pour ça. Trop humoristique pour un lieu seulement chanson, trop chanson pour les lieux humour, trop politique, trop pédé, trop de baratin entre les chansons, … Il y a toujours ce qui finit par ressembler à de bonnes excuses et éviter les choses qui fâchent. Je dis "excuse" et pas raison parce que ça finit toujours par se voir et que c'est trop systématique : la seule bonne "raison" pour ne pas être programmé quand le type dit qu'il a aimé, c'est qu'on n'est pas seul à chanter, qu'il a 10 créneaux (quand c'est le luxe !) et qu'on est 300… Mais dans ce cas c'est pas ton tour ici, ça l'est là, c'est chacun son tour, et le tour est joué. Ce n'est pas jamais ton tour. Excuse parce que l'un te dit dans les yeux "on peut pas te prendre parce qu'on ne programme pas de gens engagés politiquement", comme si tu ne savais pas que Bihl, Pitiot, les Ogres avec leur film sur Sarko, etc. passaient dans la même saison (Salut Paroles et Musiques). Excuse parce qu'un autre programme tout ton catalogue sur son festival, les uns en première partie, les autres seuls, devant 300 à 2000 personnes, et toi… à domicile chez le directeur du festival devant 20 invités choisis (Salut Pause Guitare) ! Excuse parce qu'en faisant tourner Sarclo, je me suis aperçu que pas mal de gens paraissaient soulagés de faire quelque chose pour moi (le programmer), SANS me programmer ! Pour ceux qui ne connaissent pas, je ne prétends pas écrire aussi bien que Sarclo, mais je prétends qu'il malmène son public, parle politique et cul en des termes plus que crus, baratine beaucoup entre les chansons… mais parle nichons quand je dis bite. Alors quand il ne reste que ça, même si ce n'est pas avouable, je me dis que c'est bien le côté pédé qui coince encore. Pas forcément que ces décideurs soient homophobes (quoique je n'ose penser que ce n'est que la différence de notoriété qui pousse les stéphanois à s'acharner à programmer Sexion d'Assaut plutôt que des gens ayant le discours contraire, et qui existent aussi !), mais ils pensent en tout cas que leur public l'est, alors que leur boulot est de nous mettre en face du public pour qu'on fasse notre boulot d'artiste et lui en laisse juger. Les gens auront un chanteur en face d'eux avant d'avoir un pédé, si je me démerde bien, ce qu'on me reconnaît d'ailleurs systématiquement chaque fois qu'on "ose" me faire passer.

Reste l'homophobie intégrée par les homos eux-mêmes comme une donnée : les programmateurs homos m'évitent pour ne pas que ça fasse "copinage". Vu leur nombre, et en plus des autres, ça fait beaucoup, et j'ai encore de beaux jours devant moi dans les bars et les cafés concerts alternatifs ! Ça tombe bien : j'adore ça aussi !

Mais comme je n'aime pas QUE ça, parfois c'est fatigant.

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6- Je n'ai pas l'impression que vous soyez une icône dans le milieu gay et lesbien ? Je me trompe ?

Non. Et tant mieux, j'aime mélanger les publics et ça me protège de ça. J'aime faire découvrir des chansons politiques à des gays, des chansons poétiques à des militants, des chansons gays à des amateurs de chansons qui n'y sont pas habitués. Et puis franchement, tu me vois en Mylène Farmer ou Lady Gaga ? Icône gay, en plus, ça n'existe pas, c'est les icônes qui se voient de certains gays qui se voient (et qui en ont tout à fait le droit, je suis pas un chasseur ou pourfendeur de folles, de gros, de grands de petits, d'introvertis, d'excentriques ou de qui que ce soit), à côté d'ailleurs de plein d'hétéros qui écoutent la même merde ! Juliette et Guidoni n'ont pas exactement le même public que Rihanna (même si certains se croisent parfois, et que je suis obligé d'admettre qu'un de mes amis a les albums de Lara Fabian à côté des miens sur son étagère. Mais d'autres ont Bachelet et je ne suis pas sûr que ce soit mieux !) Sont-ils t-elles ou pas des icones pour autant ? Et Barbara ? Et on cherche quoi, en cherchant des icones ? Quelqu'un qui vise un public, un marché, a priori, ou quelqu'un qui, à un moment, a rencontré les aspirations d'un groupe plus ou moins grand, a posteriori ?

7- Quelles sont vos inspirations ?

Rien d'original, la vie, les amours, la politique, le train du monde et ses évolutions, parfois comiques, parfois tragiques. Ce qui fait l'originalité de chacun ensuite, c'est la manière de traiter ça, le regard, la part de soi qu'on y met. Et si vous parliez d'influences,mes parents écoutaient beaucoup de chanson, de Barbara à Brassens en passant par Brel ou Anne Sylvestre, et j'ai été biberonné à Renaud et Font & Val. Du coup, d'un côté le mode d'expression m'était assez naturel, mais d'un autre côté le poids de la comparaison assez cruel !

8 - Quels sont vos projets ?

Sortir cet album en public au mieux avec mon nouveau distributeur (MVS-Anticraft), tourner à fond, et parallèlement développer la boutique en ligne de ma nouvelle structure, "Bacchanales Productions", que je mets à disposition de quelques membres de la "famille" pour mutualiser un peu, collectiviser notre visibilité, nos moyens, nos publics et permettre à ceux-ci de rencontrer d'autres artistes.

9 - Sur ce site, on n'échappe pas à la fameuse question : quel est votre plat préféré ?

Le filet mignon, bien sûr !

Propos recueillis par
Luc Melmont pour
Culture et Chanson