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Rencontre : Nicolas Bacchus (interview)

Reims Oreille - Le 28 septembre 2012

Reims Oreille : Nicolas Bacchus, bonjour, d’abord pourquoi Bacchus ?
Nicolas Bacchus : Au départ, c'est parti d'un surnom donné par un môme qui lisait Astérix, en colo, et affublait tout le monde de suffixes en "us" et en "ix". Mon nom, Bages, est devenu Bageus, puis Bacchus sans qu'il sache trop qui était Bacchus, je crois. Puis c'est devenu un surnom "officiel" dans un groupe qui comptait déjà un ou deux Nicolas (ce n'était pas encore infâmant, comme prénom, à l'époque), et quand il s'est agi de trouver un nom de scène, "Bacchus" était tout à fait "assumable" pour le côté libertin, libertaire, renversant quelques conventions sociales ou hiérarchiques dans de joyeuses bacchanales. Plus que pour le côté alcool que je fréquente assez peu, d'ailleurs.

R.O. : Te sens-tu plus interprète qu’auteur, plus musicien que chanteur ?
N.B. : Interprète et auteur, mais plus chanteur que musicien, même si j'ai eu une formation classique au départ. J'ai toujours tellement privilégié le texte, sans avoir de réelle facilité pour la musique… même si j'adore mettre des textes en musique et les interpréter, justement, pour ceux qui ne sont pas de moi.
Et je n'ai pas envie de séparer ou de choisir entre interprète et auteur, car si j'écris, je sais aussi d'où ça vient et j'ai la même envie de faire partager ces belles sources que ce qu'elles ont fait couler de moi.

R.O. : Tu es venu à la chanson par quel chemin ?
N.B. : Mes parents écoutaient beaucoup de chanson, de Barbara à Brassens en passant par Brel ou Anne Sylvestre, et j'ai été biberonné à Renaud et Font & Val. Du coup, d'un côté le mode d'expression m'était assez naturel, mais d'un autre côté le poids de la comparaison assez cruel. Ça aurait été plus facile d'être fier de ce que j'écrivais s'ils n'avaient écouté que Pierre Bachelet et Hervé Villard, mais bon, on choisit pas ses parents…

R.O. : Te considères-tu comme un artiste engagé ?
N.B. : Le terme a quelque chose de galvaudé, on s'en est servi à tort et à travers pour tout et rien, mais à la base, oui, c'est à cette école que j'ai grandi. On peut dire impliqué, citoyen, mais je ne sais pas s'il
y a un terme satisfaisant. Chanteur devrait suffire, mais il faudrait trouver un autre nom pour pas mal d'autres, alors… Parce que là, sinon, Sardou aussi est un chanteur engagé et j'ai pas envie d'être dans la même case, disons que c'est un autre engagement !

R.O. : La VerVe et la Joie, c’est le titre de ton avant-dernier album, c’est une façon cachée d’annoncer la couleur ou juste le plaisir de la contrepèterie ?
N.B. : Les deux, mon capitaine ! Pour ceux qui n'y voient qu'un sens, les deux mots décrivent bien l'album, pour les chanceux qui en décèlent deux, les quatre termes collent bien au personnage et aux chansons aussi, donc autant te dire que je n'étais pas mécontent d'avoir trouvé ça !
Quant au titre du live sorti depuis, "Devant tout le monde" n'est pas l'expression d'une volonté d'arriver le premier mais plutôt celle de la gourmandise du gamin qui s'aperçoit de tout ce qu'on peut faire, "devant tout le monde". Chanter, entre autre !

R.O. : Ta collaboration avec Anne Sylvestre sur « Cousine », c’est né comment et ça s’est passé comment ?
N.B. : La collaboration est triple, avec l'auteur du texte, Erwan Temple, qui était déjà celui du duo avec Juliette pour "A Table" en 2005. Pour Juliette, le défi était d'écrire la chanson en peu de temps APRES avoir eu son accord. Là c'était la suite logique, mais le défi était de faire un texte sur mesure POUR avoir
l'accord d'Anne, que j'avais quand même déjà croisée quelques fois et qui savait ce que je faisais. J'avais vraiment envie de ce duo, j'avais entière confiance en Erwan qui m'a encore une fois étonné par sa capacité à se mettre dans la peau de chaque personnage, à écrire un texte à la fois hyper référencé, érudit et immédiatement accessible. Quelques corrections avec Anne plus tard, c'était décidé, et tout s'est fait
très vite et naturellement, y compris sur scène ensuite puisque le duo est aussi sur l'album en public.

R.O. : Chanteur politique, provocateur ou jongleur de mots ?
N.B. : Il y a toujours eu un côté politique, un côté libertin, un côté gay et des chansons "récré" à jeu de mots… Par contre j'ai plus de mal à écrire des chansons politiques, "engagées", à cause du brouillage de langage qui s'est opéré récemment : la chanson doit dire en peu de mots, faire des raccourcis et j'aime bien être compris sans équivoque dans ces domaines, or la droite "décomplexée" a récupéré pas mal de termes ces derniers temps, qui ne sonnent plus pareil. Quand tu vois que "réactionnaire" veut dire "gauchiste" pour certains, tu crois rêver… Et c'est pas possible de devoir faire une explication de texte
ou une leçon de mémoire politique à chaque mot. Du coup je garde plus ce côté-là pour les interventions parlées entre les chansons, d'où aussi l'envie de refaire un album en public pour pouvoir exprimer ça "devant tout le monde" !

R.O. : « Des jours plus gais » de Thomas Pitiot, c’est une commande, un cadeau, une collaboration ?
N.B. : Un cadeau spontané, poétique, ciselé, qui m'a beaucoup touché de la part de quelqu'un que j'écoute et admire depuis longtemps.

R.O. : Où es-tu allé chercher Vissotsky ?
N.B. : Dans mon enfance et pas si loin : ma mère est professeur de russe, et j'ai grandi avec ça. Cette chanson précisément, "La fin du bal (le vol arrêté)", je l'ai connue par une chanteuse polonaise, Anna Prucnal, qui m'a beaucoup marquée, et c'est d'ailleurs une version proche de la sienne que j'interprète.

R.O. : Tu peux nous dire deux mots de ceux avec qui tu travailles ?
N.B. : Plus que deux ! Je m'entoure de gens rencontrés au fil des concerts et des débats et suis très fier de faire se rencontrer comme ça des musiciens et techniciens qui ne se connaissaient pas, mais avec qui je suis sûr qu'une rencontre humaine aura lieu. C'est ce qui s'est passé sur cet album et l'atmosphère des séances d'enregistrement, pourtant très longues et exigeantes, s'en est ressentie et reste pour tous un très bon souvenir. C'est un plaisir d'entendre ça de la part de routards qui ont fait des heures de studio avec des centaines d'autres musiciens et chanteurs, qui s'ajoute au plaisir d'avoir fait un beau disque ! C'est
sûrement lié d'ailleurs. Giovanni Mirabassi est une star internationale du Jazz, mais aussi amoureux des mots et militant, du coup il a accompagné Agnès Bihl, Reggiani (grand père et petit fils) et bien d'autres ; Brahim Haiouani sous ses airs discrets est un joyeux drille hyper-attentif à ce qui se passe dans le texte, et
accompagne depuis des années Eric Toulis ; Marc Limballe fait désormais le zouave avec "les Rois de la Suède" ; Julien Joubert, choisi avec Marc pour le côté rock, est cofondateur de Kwak et accompagne
d'autres chanteurs et teuses ; Sylvain Rabourdin, le benjamin, est un ami et un petit prodige du violon, tous styles confondus, il y a longtemps qu'on devait travailler ensemble ; Lucas Rocher m'a accompagné 5 ans et j'ai produit son 1er album ; Francis Bages est… mon frère ; etc. Quant aux invités (Agnès Bihl, Sarclo, Patrick Font, Michel Herblin…), ils font partie d'une "famille" que j'aime bien faire participer d'album en album (Debout sur le Zinc, les Pistons Flingueurs, Toulis et bien d'autres étaient sur le précédent, "A Table"), pour présenter quelque chose d'un peu plus abouti que ce qu'on fait à l'occasion sur scène, quand on se croise pour un festival ou un soir, vite fait après une ou deux répétitions.

R.O. : As-tu l’impression de prendre un risque avec tes chansons ou est-ce ce risque qui te fait chanter ?
N.B. : Au départ, ni l'un ni l'autre, j'ai pas l'impression de prendre un gros risque, ça va, on est pas au Chili en 73 ou en Iran. Je m'amuse à provoquer, j'essaie quand même de faire avancer, de faire prendre conscience, sans trop emmerder et ça me paraît pas bien dangereux. Cela dit, le fait que d'autres aient l'air de trouver ça plus dangereux que moi ("mon public est pas prêt, ma mairie va pas aimer, mon diocèse va critiquer"…) finit par représenter un risque réel pour moi : celui de ne quasi jamais pouvoir chanter dans les lieux faits pour ça tenus (le terme est choisi) par des gens faits pour ça. Trop humoristique pour un lieu seulement chanson, trop chanson pour les lieux humour, trop politique, trop pédé, trop de baratin entre les chansons, … Il y a toujours ce qui finit par ressembler à de bonnes excuses et éviter les choses qui fâchent.

Entretien : Christian LASSALLE pour
Reims Oreille n°30 (automne 2012)